Lectures
Mao, sa cour et ses complots. Derrière les Murs rouges
par Jean-Luc Domenach.
Fayard (568 p., 25 euros).

Jean-Luc Domenach, né en 1945, est un des principaux spécialistes français de la Chine contemporaine, où il a séjourné durant plusieurs années et dont il connaît la langue. Il a vécu plus jeune aux "Murs blancs" à Chatenay-Malabry, communauté intellectuelle liée à la revue Esprit où vivaient les Ricoeur, les Fraisse, la veuve d'Emmanuel Mounier, etc. C'est en pensant à cet univers relativement clos qu'il analyse les "Murs rouges", ensemble résidentiel édifié pour les dirigeants de la Chine communiste, à deux pas du palais impérial de Pékin. L'analogie s'arrête là, bien évidement. Mobilisant une impressionnante bibliographie en chinois et en anglais, l'auteur raconte l'histoire politique de la Chine à partir de l'histoire des relations entre les principaux responsables. Il n'oppose pas la "petite histoire" à la "grande histoire", mais démontre à quel point la seconde se trouve éclairée par la première, à condition toutefois d'interpréter les rumeurs, les cancans, les anecdotes, ce qu'il fait avec brio. En cinq parties chronologiques,de la création de la République populaire en 1949 à la mort du "Grand Timonier" en 1976, Jean-Luc Domenach campe le décor, présente le casting, répartit les rôles et donne à voir une pièce qui n'évite ni les drames, ni plus rarement, les comédies, dont celle du pouvoir... En filigrane, le lecteur retrouve les grandes scansions de l'épopée maoïste, avec ses engouements idéologiques, ses excès bureaucratiques, ses aberrations économiques, ses sectarismes, ses inimitiés. Ce qui est commun à ces dirigeants, c'est la pré-révolution. La "Longue marche", la création du Parti, et surtout l'engagement militaire les façonnent, les font obéir et accepter des conditions de vie simples. Ce n'est que progressivement que certains manifesteront le désir d'un train de vie confortable (belles résidences, personnel de service, voyages, distractions, etc.). Les photographies témoignent pourtant de tenues vestimentaires banales, proches de l'uniforme. Autre caractéristique pointée par l'auteur, l'importance de la famille. Chacun accorde à son épouse et à leurs enfants une place privilégiée. Mao est issu d'un milieu aisé et sera, parmi les chefs communistes, le plus riche à cause de ses importants droits d'auteur. Il aura dix enfants avec trois de ses quatre épouses successives, dont certains mourront avant lui. Plus généralement, note l'auteur, ses "ratages" affectifs contribuent à modeler ses humeurs. Il se méfie, se confie peu, multiplie les liaisons avec de jeunes femmes, dont l'une deviendra, de fait, sa dernière compagne et s'occupera de lui, malade et dépendant. Les "Cents fleurs", le "Grand bond en avant", la "Révolution culturelle", les "Quatre modernisations", la "Bande des quatre", etc., sont ici incarnés et le lecteur se trouve mêlé aux "intrigues" de cette étonnante "cour", en compagnie de Chen Boda, Deng Xiaoping, Hu Yaobang, Hua Guofeng, Jiang Qing, Lin Biao, Liu Shaoqi, Wang Li, Zhang Chunqiao, Zhou Enlai... Ce microcosme (les "Murs rouges") ainsi décrypté subtilement (les ambitions des uns, les lubies des autres), nous informe sur le plus grand État du monde...

Thierry Paquot

Alternatives Internationales, n°58, page 74 (03/2013)
Alternatives Internationales - Mao, sa cour et ses complots. Derrière les Murs rouges