Lectures

Les Cambodgiens se sont emparés du procès des Khmers

Un juge face aux Khmers rouges
par Marcel Lemonde avec Jean Reynaud.
Seuil (250p., 20 euros).

Au terme de cinq années passées comme juge international au sein du Tribunal des Khmers rouges, vous redoutez l'enlisement des procès.

Marcel Lemonde : Un magistrat cambodgien m'a déclaré que le simple fait que ces procès aient eu lieu "était déjà une grande victoire". Il y a vingt ans, personne n'aurait imaginé que les responsables khmers rouges puissent être jugés un jour. Le procès n° 1, celui de Duch, le chef tortionnaire du centre d'interrogatoire S-21, a été un succès. Le procès n° 2, celui des dirigeants, avance, lui, de manière chaotique : lenteurs, batailles procédurales à répétition, santé chancelante des accusés, financement incertain. On ne sait pas quand un jugement sera rendu, si jugement il y a un jour. Malgré ces difficultés, je maintiens que cette aventure judiciaire hors du commun fut une expérience passionnante.

Ces procès ont-ils amorcé le travail de mémoire ?

Avant le procès, la période khmère rouge était taboue. On n'en parlait pas dans les familles. Les Cambodgiens ne pouvaient admettre que "des Khmers aient tué des Khmers". Cela a changé. Le programme de l'enseignement de l'histoire a été modifié en 2008 pour intégrer enfin le Kampuchéa démocratique. Trente mille personnes sont venues assister aux audiences du procès Duch. Plus encore, au procès n° 2. Dans les villages reculés, grâce à des téléviseurs branchés sur des batteries de voiture, on a suivi le déroulement des procès et on en a débattu pendant des heures. Aucun autre tribunal international n'a permis cela. Le procès a initié un débat à tous les niveaux de la société. Mais le travail de mémoire sera de longue haleine.

Quel bilan tirez-vous de cette expérience de "diplomatie judiciaire", de cet art forcé du compromis au sein de cette cour hybride ?

Il a fallu en permanence contourner les obstacles : la structure du tribunal interdisait toute prise de décision sans négociation. Pourtant, il fallait rester ferme sur les principes : la présence des juges internationaux ne pouvait se justifier que s'ils restaient de vrais juges. C'était un peu acrobatique. Cela dit, la condition de l'utilité de ce procès était qu'il se tînt à Phnom Penh, avec la participation des premiers intéressés, les Cambodgiens.

Le Premier ministre Hun Sen n'est-il pas arrivé à ses fins : pas plus de cinq responsables Khmers rouges mis en cause devant le Tribunal. N'aura-t-il pas in fine conforté le pouvoir autocratique de son clan ?

Valait-il mieux un procès limité à cinq accusés ou pas de procès du tout ? Chacun apportera sa réponse. Certains mettront l'accent sur les imperfections du processus judiciaire, incontestables. D'autres insisteront sur les aspects positifs, et il y en a. Je persiste à penser que ce qui a été fait dans ce tribunal n'aura pas été inutile. Étant précisé que les effets du procès ne peuvent être mesurés sur le court terme. L'État de droit ne se construit pas en un jour.

Yves Hardy

Alternatives Internationales, n°58, page 76 (03/2013)
Alternatives Internationales - Un juge face aux Khmers rouges