Lectures
Le vilain petit Qatar. Cet ami qui nous veut du mal
par Nicolas Beau, Jacques-Marie Bourget.
Fayard (302 p., 19 euros)
L'énigme du Qatar
par Nabil Ennasri,.
IRIS-Armand Colin, (198 p., 19 euros)
Le Qatar aujourd'hui. La singulière trajectoire d'un riche émirat.
Ouvrage collectif.
Michalon, (238 p., 17 euros)

Le Qatar nous inquiète et nous passionne. Aussi, assiste-t-on à une floraison éditoriale autour de ce petit émirat qui ne compte que 250 000 nationaux. Tout en adoptant des tons très différents, trois ouvrages parus récemment nous expliquent qu'après l'accession de l'émir Hamad au trône en 1995, ce petit État du Golfe a décidé de lutter contre sa vulnérabilité géographique en investissant massivement les revenus du gaz et du pétrole sur d'autres continents. Des investissements facilités par la diplomatie très conciliante de l'Occident vis-à-vis du clan au pouvoir.

Nicolas Beau et Jacques-Marie Bourget nous promettent pourtant "un scandale caché", "les desseins cachés" de cet émirat qui "se donne l'ambition d'acheter l'univers". Mais au-delà du ton ironique adopté par les auteurs, on n'y apprend pas grand-chose, si ce n'est - et c'est important - les difficiles conditions de vie des très nombreux Pakistanais, Indiens, Sri-Lankais, Philippins, Arabes... qui travaillent dans ce pays où les étrangers représentent 80 % de la population.

Épinglé par Amnesty International et Human Rights Watch, le Qatar a toutefois commencé à leur accorder certains droits, comme celui de ne pas se laisser confisquer leur passeport par leur employeur. La famille Al-Thani, composée de 3 000 membres, gère en effet habilement le pays. Ainsi, le Qatar est l'un des rares États arabes à ne pas avoir connu d'agitation entre 2010 et 2012. Il faut dire qu'en septembre 2011, le gouvernement a augmenté les salaires de 60 % dans la fonction publique et de 120 % au sein des forces armées. Le Qatar maintient également de bonnes relations de voisinage avec ses rivaux que sont l'Iran et l'Arabie saoudite. Et la famille Al-Thani a montré de nombreux signes d'ouverture, en créant la chaîne Al-Jazeera, en accordant aux femmes le droit de vote (en 1999) et un égal accès à l'éducation, et en se dotant d'une Constitution (en 2005). Pour autant, Al-Jazeera n'a pas relayé la répression au Bahreïn en 2011. Et même si 70 % des étudiants sont des étudiantes, les femmes sont seulement 36 % à exercer une activité professionnelle en 2008. Enfin, les élections du conseil consultatif créé en 2005 sont sans cesse reportées.

Mais la critique la plus percutante est celle de l'ouvrage de Nabil Ennasri, le seul à rappeler que "l'exubérance consumériste de l'émirat" a un coût écologique. Le Qatar est en effet le "plus grand pollueur de la planète par habitant". C'est également ce livre qui éclaire le mieux les liens de l'émirat avec les islamistes "modérés" qui dirigent désormais la Tunisie et l'Égypte. Le cheikh Youssouf Al-Qardhawi, Frère musulman égyptien, prédicateur star d'Al-Jazeera, contribuerait, selon Nabil Ennasri, à une relecture plus ouverte de l'islam. Il est aussi un acteur de la politique étrangère du Qatar, qui a soutenu les mobilisations populaires en Tunisie et en Égypte, mais aussi l'intervention de l'OTAN en Lybie et aujourd'hui l'aide apportée aux rebelles syriens. Choix qui relève du clivage classique entre chiites et sunnites.

Naïri Nahapétian

Alternatives Internationales, n°59, page 74 (06/2013)
Alternatives Internationales - Le vilain petit Qatar. Cet ami qui nous veut du mal