Lectures
Sur les routes du Nouveau monde
Peter Hessler.
Seuil (539 p., 24 euros)

Signe des temps, c'est à Pékin et non au salon international de l'automobile à Genève, Détroit ou Paris, que Bentley vient de lancer sa plus luxueuse limousine, la Flying Spur. Il est vrai qu'en quelques années, la Chine est devenue le premier marché mondial automobile tous modèles confondus et le premier pays constructeur de voitures, en 2009. La demande intérieure est si dynamique que rien que dans la capitale, on compterait en moyenne un millier de nouveaux conducteurs par jour. À l'été 2001, Peter Hessler est devenu l'un d'eux.

Muni d'un permis de conduire valable six ans, le journaliste au New Yorker a pu se lancer seul sur les routes de la République populaire. Il a ainsi sillonné le pays d'est en ouest, en commençant par longer la Grande Muraille jusqu'au bord du plateau tibétain. Un périple non sans danger quand il faut rouler, par exemple, sur les céréales laissées sur l'asphalte par des agriculteurs qui voient là un moyen aussi rapide que peu coûteux pour décortiquer leur récolte ou faire face à des as du volant qui n'hésitent pas à prendre un rond-point à contresens, à rouler sur les trottoirs ou à faire marche arrière sur une autoroute pour récupérer une bretelle manquée. Dans ce contexte, on ne peut guère s'étonner que la Chine dénombre deux fois plus de victimes mortelles d'accidents de la route que les États-Unis alors même que le parc de véhicules est cinq fois plus réduit.

Se déplacer sur les routes chinoises ce n'est pas seulement prendre des risques, c'est l'occasion de multiples contacts tous plus enrichissants les uns que les autres, et Dieu sait si Peter Hessler en a fait des rencontres. Des centaines sont contées dans ce récit de voyages. Distillées sans discontinuer, illustrant toutes les étapes de la vie, les diversités villageoises, les réalités économiques et territoriales. Des tranches de vies qui sont autant de détails expliquant les évolutions les plus récentes, les plus profondes pour ne pas dire les plus intimes de la République populaire. Un travail de journaliste mais aussi, sans en adopter les stéréotypes langagiers, de sociologue.

Une plongée captivante dans les quotidiens des Chinois, qui nous en apprend bien davantage que bon nombre d'essais académiques récents. Le récit est plus qu'un journal personnel, il est l'occasion de mises en perspectives multiples notamment historiques. Il est le fruit d'un ancien membre des Corps de la paix, le réseau gouvernemental des volontaires américains, qui aime les gens et qui est certain d'une seule chose : il n'en aura jamais fini d'apprendre. Une sensation très largement partagée par des Chinois confrontés aux bouleversements incessants de leur société et de leur pays. La Chine d'aujourd'hui est donc une énigme pour tout le monde. Pour la comprendre un peu mieux, espérons que Peter Hessler qui a terminé cet ouvrage voici près de quatre ans déjà ou d'autres observateurs avertis nous inviteront à de nouveaux voyages sans prétention dans la fulgurante modernité chinoise.

François Guilbert

Alternatives Internationales, n°59, page 74 (06/2013)
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