Lectures
De Dakar à Paris, un voyage à petites foulées
par Pierre Cherruau.
Calmann-Lévy (325 p., 18,50 euros)

Alors que vous dirigiez le service Afrique de Courrier International depuis une douzaine d'années, vous vous êtes lancé dans un périple de quatre mois, parcourant 2 000 km à pied de Dakar à Paris. Quel était l'enjeu ?

Ce n'était ni un souci d'exploit sportif ni une volonté de fuir. Mon idée était de remonter vers le Nord avec un regard du Sud, en me laissant porter par les rencontres et les émotions. Mon épouse est Sénégalaise et j'ai souvent séjourné à Dakar. J'ai eu l'occasion d'y voir ces jeunes qui partent sur des pirogues en annonçant que ce sera "Barça ou barsak !" (Barcelone ou la mort, en wolof). On s'étonne que la crise en Europe ne les arrête pas, mais c'est oublier que leurs motivations ne sont pas seulement économiques. Il y a aussi une dimension initiatique dans ce type de voyage, comme un rite de passage à l'âge adulte. L'émigration a été le fil conducteur de mon voyage.

Votre périple a eu lieu à l'époque du débat sur l'identité nationale en France. Comment percevait-on ce type de préoccupation en Afrique ?

Si les élites ont été marquées par le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar, avec son désormais célèbre "L'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire", la population, elle, perçoit surtout un climat général. Elle a la sensation que la France a peur des étrangers, des immigrés. Chacun a pu voir à la télévision des images de bulldozers envoyés contre les Roms. Mais, ce qui a choqué, plus encore que le discours de Dakar, ce sont les propos tenus par Nicolas Sarkozy à Bamako : "La France n'a pas besoin de l'Afrique". Aujourd'hui, en Afrique francophone, la France a cessé d'être le pays qui fait le plus rêver. Moi-même, pendant mon périple, je me suis parfois senti plus étranger en France qu'au Sénégal. Ce type de voyage révèle le rapport à l'étranger.

L'hospitalité ne subsiste-t-elle qu'en Afrique ?

Lors d'une étape à Thiès, à l'est de Dakar, une jeune femme m'a offert le gâteau qu'elle était en train de manger. À l'inverse, en France dans le Médoc, alors que j'ai grandi à Bordeaux, j'ai senti la peur du "horsain", de toute personne étrangère au village. Quand un pays se laisse guider par ses peurs, c'est qu'il est malade.

L'Afrique elle-même est-elle bien portante ?

Au Sénégal, tout au moins, il n'y a aucune réticence à communiquer avec l'étranger. Mais j'ai pu constater bien d'autres maux au fil de mon parcours : les bords de l'océan dramatiquement pollués à Dakar, le harcèlement policier au Maroc, la présence d'Aqmi en Mauritanie, qui m'a empêché d'emprunter la route côtière après l'enlèvement de trois Espagnols... Quant à la France, malgré ce que j'en ai dit, j'y ai aussi eu de belles surprises. Comme ce gérant d'un hôtel de bord de Loire qui, sans me connaître, m'a laissé les clés de son établissement...

Pierre Barrot

Alternatives Internationales, n°59, page 76 (06/2013)
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