Editorial

Changement de climat

Le temps qu'il fera demain - c'est-à-dire le temps que nous sommes en train de faire aujourd'hui - est plus que jamais la question du temps présent. Jamais la conscience du risque climatique n'aura été aussi partagée sur Terre qu'en cette année de la "COP 21".

Il y a deux manières d'apprécier la couleur de ce ciel qui change : avec nos lunettes sombres et avec nos lunettes claires. Commençons par chausser les premières. Ce que nous voyons est une farce. En 2010 à Cancún, près de vingt ans après avoir signé la Convention de l'ONU sur le climat (1992), 195 Etats se sont enfin fixé pour objectif de contenir le changement climatique dans la limite souhaitable de 2° C. Mais alors que ce but est économiquement réaliste, pour ne pas parler de ses bénéfices, les baisses d'émissions de gaz à effet de serre que les gouvernements ont consenties à mettre sur la table pour la conférence de Paris sont très loin du compte. Les efforts envisagés aujourd'hui nous propulsent directement vers un monde à 3°, voire 4° C. Où pourrait se déchaîner la violence des hommes pour survivre dans une nature violentée et violente.

Cette irresponsabilité globale est la somme des irresponsabilités nationales et locales. L'Union européenne affiche de belles ambitions en matière de baisse d'émissions mais elle ne se donne en réalité pas les moyens de les atteindre. La France accueille la COP 21 mais brille par sa pusillanimité, adoptant tout à la fois une loi de transition énergétique volontariste et tergiversant pour mettre en place les mesures concrètes, ou pliant à la première manifestation de mécontentement de tel ou tel groupe d'intérêt.

Courant d'air frais

Chaussons à présent nos lunettes claires. Ce que nous voyons, c'est un climat qui change et bouscule les conservatismes politiques. Le cas de la Chine en offre un exemple spectaculaire. C'est paradoxalement parce qu'il se sait peu légitime que le pouvoir prend au sérieux le mécontentement des populations asphyxiées par l'air pollué. En s'attaquant frontalement au problème de la qualité de l'air, Pékin travaille de fait à réduire ses émissions. En Europe, il faudrait (presque) remercier Volkswagen d'avoir triché. Ce scandale a été l'occasion d'une réappropriation de l'enjeu climatique par les citoyens à partir d'une question immédiate qui les préoccupe : leur santé.

Autre courant d'air frais plus puissant encore : la chute des prix des énergies renouvelables et les progrès des technologies bas-carbone. Cette nouvelle donne rend la transition écologique bien plus aisée - et désirable - que nous ne l'imaginions encore il y a cinq ans, lorsque furent lancées les négociations de la COP 21. Si fournisseurs d'énergie et investisseurs se détournent aujourd'hui du charbon, ce n'est pas juste une affaire de réputation. Certes, ils subissent la pression des citoyens-consommateurs engagés dans la campagne mondiale pour sortir des fossiles. Mais le vent de la rationalité économique et financière, clairement, est en train de tourner.

Changement de climat, enfin du côté des valeurs. Si l'encyclique Laudato Si' a eu un tel retentissement, ce n'est pas pour rien. Ceux qui vivent et partagent l'idée que la transition écologique globale passe par plus de justice sociale et par les mille petites conversions dans les comportements individuels sont de plus en plus nombreux sur cette planète.

Les engagements décevants des Etats à Paris ne sont pas une fatalité. Ils tiennent au fait que trop d'élus regardent encore le monde avec les lunettes d'hier. Ils commencent cependant à entrevoir ce que pèse et pèsera le monde de ceux - citoyens, collectivités territoriales, entreprises... - qui ont chaussé les lunettes d'aujourd'hui et veulent agir en conséquence.

Alternatives Internationales (hors série), n°17, page 5 (11/2015)
Alternatives Internationales - Changement de climat