Lectures
Trafiquants d'hommes
Andrea Di Nicola et Giampaolo Musumeci.
Éditions Liana Levi (192 p., 18 euros)

Des migrants qui traversent à leurs risques et périls la Méditerranée pour se rendre en Europe, les médias s'en font largement l'écho, mais trop souvent sans lever le voile sur les organisations mafieuses à l'origine de leur parcours. Le plus souvent, ils se bornent à rendre compte de ce qui se passe à l'arrivée, en braquant leurs projecteurs sur les victimes comme lors du naufrage au large de l'île des Lapins, en face de Lampedusa, qui fit 336 morts, le 3 octobre 2013.

C'est manifestement contre cette approche réductrice que les auteurs - tous deux Italiens, l'un spécialiste de criminologie, l'autre reporter - ont entrepris de mener l'enquête en explorant la migration clandestine, côté trafiquants. Et le lecteur de découvrir ainsi des personnages hauts en couleur. Bien plus : toute une organisation digne d'une "agence de voyage", avec sa division du travail, son mode de financement particulier (le hawala qui permet des transactions sans déplacement d'argent). Et ses maîtres mots : confiance, discrétion et... corruption (car la réussite des passeurs doit aussi à la complicité de fonctionnaires, ainsi que de gens ordinaires qui trouvent-là le moyen d'arrondir leurs fins de mois). Tout évoque aussi un véritable marché avec sa loi de l'offre et de la demande. Les entreprises qui y opèrent ne connaissent pas la crise. Au contraire, la demande paraît inépuisable : de plus en plus d'êtres humains cherchent coûte que coûte à fuir l'insécurité quotidienne, en y mettant le prix fort (de l'ordre de 25 000 dollars pour un "aller-simple" Kaboul/Londres !). Pour les trafiquants, ces clients sont de marchandises comme les autres. Ou presque. Car il y a bien plus précieux à leurs yeux que les humains : la drogue et les armes.

Pour dévoiler cet univers, les auteurs sont allés à la rencontre de trafiquants, du chef de réseau au simple passeur, en poussant leur investigation jusqu'en Afrique. Ils rappellent au passage que Lampedusa est loin d'être la seule porte d'entrée de l'Europe. Pas plus que le bateau, le seul moyen de transport. Leurs "clients", les trafiquants s'emploient selon le cas à les faire arriver par mer, par terre ou par air en usant de toutes sortes de stratagèmes. La plupart de ces passeurs sont passés ou repassés par la case prison. En plus des confessions de repentis, les auteurs ont sollicité les témoignages de magistrats, épluché des procès. En creux, leur ouvrage met en évidence la relative modestie des moyens dont disposent les États. Justice et Police, déplorent nos auteurs, n'ont pris que récemment conscience du caractère mafieux du trafic de migrants et de ses dérives. Même si les indices pour étayer l'hypothèse sont encore ténus, ils en sont convaincus : l'essor des filières d'immigration clandestine doit aussi à l'intérêt croissant que leur portent les organisations terroristes.

Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°68, page 75 (09/2015)
Alternatives Internationales - Trafiquants d'hommes