Lectures
Les Allemands décomplexés
Sébastien Vannier.
éditions HD (142 p., 12 euros)

Vous abordez l'Allemagne à travers des portraits d'Allemands. C'est le principe de la collection. Mais en quoi se justifie-t-il dans le cas de ce pays ?

Sébastien Vannier : Je vis en Allemagne depuis une dizaine d'années. Correspondant de Ouest-France, je suis aussi responsable de la communication au Centre Marc-Bloch, un centre de recherche franco-allemand en sciences sociales. Ce qui me frappe, c'est le décalage entre les clichés qui continuent à circuler à propos de ce pays et la richesse des rencontres qu'on peut y faire. J'ai donc voulu prendre le contre-pied de ce qu'on attend a priori de ce genre de livre, en donnant à voir le pays à travers des personnalités connues ou méconnues : Günter Walraff, le journaliste d'investigation qui s'est rendu célèbre en se faisant passer pour un travailleur immigré turc ; l'actrice Martina Gedeck, dont les Français connaissent au moins le visage etc. Quant à l'immigration, elle ne se résume pas aux Turcs ! Le pays a accueilli près de 2,5 millions de Russes-Allemands, suite à la chute du Mur de Berlin. L'Allemagne, c'est tout cela pour peu qu'on l'observe de l'intérieur et non au miroir des Français.

Vous avez aussi pris le parti d'aborder le pays à travers ses métropoles...

S. V. : Qui dit Allemagne, pense Länder. A juste titre au demeurant tant leur poids économique est effectivement important. Mais l'Allemagne, c'est aussi de très grandes villes : Berlin, bien sûr, mais aussi Hambourg, Cologne ou encore Leipzig. J'ai tenu aussi à faire découvrir des villes de plus petite taille comme Eichstätt, qui connaît le taux de chômage le plus bas du pays (moins de 2 % !).

Vous écornez au passage le modèle économique allemand...

S. V. : Oui. Si l'Allemagne a résisté à la crise de l'euro, elle pâtit d'un manque de main d'oeuvre, lié à son déclin démographique. Le succès industriel ne saurait faire oublier la très grande précarité dans laquelle vivent des pans de la société, notamment les parents célibataires. De même, les Allemands ont été pionniers en matière d'écologie ; pourtant, leur pays a accru ses émissions de CO2.

"Allemands décomplexés" dites-vous. Est-ce ainsi qu'il faut interpréter la montée du parti populiste et nationaliste AfD ?

S. V. : Pas directement. Même si ce parti agrège de plus en plus de mouvements populistes et xénophobes, il exprimait d'abord, à l'occasion des dernières européennes, une réaction au sentiment de toujours devoir payer pour les autres. S'il focalise autant l'attention, c'est qu'on n'a pas l'habitude de voir en Allemagne un parti s'imposer sur l'échiquier politique à la droite de la CDU. Il bénéficie à l'évidence de la coalition CDU-SPD qui laisse un espace aux extrêmes. Le Bundestag n'en dispose pas moins d'une forte majorité en faveur de l'Europe, et même de l'accord conclu avec la Grèce. L'opinion allemande reste elle-même majoritairement pro-européenne. Si je parle d'Allemands décomplexés, c'est pour souligner leur volonté d'aller de l'avant. Nos voisins sont très soucieux de leur image à l'étranger. Ils n'ont clairement pas envie d'endosser le rôle du méchant. Ni faire preuve de triomphalisme.

Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°68, page 76 (09/2015)
Alternatives Internationales - Les Allemands décomplexés