Lectures
Encore
Hakan Günday, traduit du turc par Jean Descat.
éd. Galaade, (384 p., 24 euros)

Encore. La plupart des réfugiés afghans, irakiens, syriens qui tâchent de joindre l'Europe ne connaissent qu'un mot de la langue de leurs passeurs turcs, mais il signifie tout : Encore de l'eau, de la nourriture, de l'air ; encore de l'espoir. À dix ans à peine, le petit Gazâ l'a entendu mille fois, depuis que son père Ahad lui a confié la gestion des stocks humains - qu'il convoiera plus tard vers des navires souvent sujets au naufrage... Tel est le premier argument de ce sidérant roman : comment Gazâ, petit surdoué embringué par son père dans la traite des clandestins, va s'éduquer à leur contact. Biologie : Gazâ s'aperçoit que lorsqu'il oublie de brancher l'aération de la citerne asséchée où les réfugiés sont enfermés, ils meurent. Commerce : Gazâ vend aux réfugiés l'eau qu'il devrait leur distribuer. Psychologie : Gazâ observe leurs réactions à l'horloge truquée, censée ralentir leur attente, et aux rumeurs de trafic d'organe qu'il lance pour pimenter celle-ci. Éducation sexuelle : Gazâ prépare un bon repas pour une jolie réfugiée, puis, comme elle refuse de le rejoindre, inonde la citerne afin qu'elle lui soit livrée... Pourtant, à l'inverse de son père, Ahad, assassin cynique, Gazâ n'est pas un criminel. C'est un enfant qui interagit avec son environnement en imitant les adultes autour de lui. Et le narrateur de ce remarquable roman, qui, après 150 pages extraordinaires sur le quotidien d'un petit passeur, opèrera un subtil renversement des rôles... Comme Zyan, le précédent texte du jeune Turc Hakan Günday, Encore n'a rien d'un livre esthétiquement parfait et tant mieux : sa forme d'abord très maîtrisée, puis épique et échevelée, en fait un des textes les plus intéressants de la rentrée. Quant à son contenu, c'est bien simple et bien rare : on n'avait jamais lu ça.

Alexis Brocas

Alternatives Internationales, n°68, page 78 (09/2015)
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