Lectures
Chine, l'âge des ambitions
Evan Osnos.
Albin Michel (498 p., 25 euros)

Journaliste au Chicago Tribune puis au New Yorker, Evan Osnos s'est rendu pour la première fois en Chine en 1996, pour y apprendre le mandarin, avant de s'installer à Pékin entre 2005 et 2013. Montée de l'ère d'abondance, arrivée balbutiante d'Internet, transformation des villes,... il rend compte des bouleversements du pays à échelle d'homme, depuis son hutong (un vieux quartier) où il a élu domicile, mais aussi à travers les parcours de vie d'individus rencontrés au gré de ses voyages et reportages.

L'ouvrage commence d'ailleurs par celui, édifiant, d'un ancien officier taiwanais qui, en 1979, abandonna femme et enfants pour gagner la Chine à la nage, persuadé que le pays était au début d'un grand destin. I l y devint économiste après des études à... l'Université de Chicago. Son nom : Justin Yifu Lin, celui-là même que la Banque mondiale recrutait en 2008 comme économiste en chef. On fait également connaissance avec un paysan aveugle qui s'est lancé dans un combat contre les avortements forcés ; une femme qui trouva son mari à travers son propre site de rencontre ; des touristes chinois, que notre auteur accompagne dans un voyage en Europe, France comprise (leurs commentaires valent le détour) ; un confrère journaliste chinois devenu bouddhiste ; un balayeur de rue qui se révèle être un poète, etc. On y croise aussi le cinéaste Jia Zhangke et l'artiste Ai Weiwei. Les "ambitions" évoquées dans le titre sont d'abord celles de ces individualités longtemps étouffées sous le poids du conformisme et du primat accordé au collectif.

À trop appuyer sur ces ambitions-ci, l'auteur n'aborderait-il pas la Chine avec les lunettes de l'Américain qu'il est, en privilégiant une vision individualiste de la société chinoise, au point d'escamoter le poids du Parti ? En réalité, il n'en est rien. Il rend bien compte des contradictions auxquelles celui-ci est confronté, entre la nécessité d'encourager la montée d'une classe moyenne et son souci constant de garder la main. À l'évidence, la chute de l'URSS après 74 années d'existence est encore dans tous les esprits, de même que Tiananmen. Or, si le Parti a une ambition, c'est bien celle d'être encore là en 2023. Le régime autoritaire à parti unique chinois serait alors sans égal au regard de sa longévité. Une ambition dont il se donne les moyens en s'autoproclamant exemplaire (la lutte permanente contre la corruption) et en dressant une nouvelle muraille, numérique celle-là, face au Web. On découvre au passage que les dignitaires chinois ont lu... Tocqueville. C'est du moins le cas de l'un d'entre eux et non des moindres : le chef de la lutte contre la corruption, qui a invité ses "camarades" à méditer une des leçons de l'Ancien Régime et de la Révolution. À savoir : la propension du peuple à se soulever dès que le joug des "lois accablantes" s'allège...

Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°67, page 74 (06/2015)
Alternatives Internationales - Chine, l'âge des ambitions