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Le frère perdu. L'affaire Guy-André Kieffer. Enquête sur un crime d'Etat au coeur de la Françafrique
Bernard Kieffer avec Benoît Collombat..
La découverte (230 pages, 18 euros)

En 2003, votre frère Guy-André Kieffer (GAK), journaliste, disparaissait en Côte d'Ivoire alors qu'il travaillait sur des malversations dans la filière cacao auxquelles étaient mêlées de très hauts dignitaires du régime Gbagbo. Où en est l'enquête aujourd'hui ?

Bernard Kieffer : Côté français, l'enquête continue puisqu'un nouveau juge d'instruction a été nommé pour prendre le relais du juge d'instruction Patrick Ramaël depuis septembre 2013. Néanmoins, nous, la famille de GAK, ne l'avons toujours pas rencontré et ne sommes pas au courant de ce qu'il a pu initier ou non. Côté ivoirien, en revanche, c'est au point mort depuis deux-trois ans, même si certains responsables de la filière cacao que mon frère dénonçait ont été jugés et lourdement condamnés. Alassane Ouattara, peu après son élection, nous avait pourtant promis que tout serait engagé pour faire la lumière sur la disparition de GAK, dont on n'a toujours pas retrouvé le corps, mais aujourd'hui il ne se passe rien. Au nom de la réconciliation nationale, après des années de tensions extrêmes, le nouveau pouvoir ivoirien préfère ne pas ouvrir les placards qui contiennent les cadavres du passé. Mais nous ne perdons pas espoir, un témoin peut encore se déclarer, même douze ans après, c'est déjà arrivé. Comme le disait souvent Patrick Ramaël, il y a bien trop de personnes impliquées dans ce crime pour que la vérité ne finisse par sortir un jour.

Ce ne serait pas la première fois que l'on vous ferait de fausses promesses. Notamment du côté français qui ne fait pas vraiment le nécessaire pour que les responsables de la mort de votre frère soient identifiés et punis ...

B. K . : Depuis le début, nous manquons d'un accompagnement politique fort malgré les belles paroles. Côté ivoirien, Laurent Gbabgo nous avait dit que tous les moyens seraient mis en oeuvre pour retrouver mon frère qu'il connaissait bien, or il s'est rapidement avéré que lui-même était impliqué dans sa disparition. Dans ces conditions, il est peu étonnant qu'il n'ait pas encouragé et favorisé l'enquête quand il était au pouvoir. Mais du côté français, l'inaction est moins compréhensible. Et l'élection de François Hollande n'a rien changé. Nous lui avons écrit, à l'occasion d'une récente remise de dette à la Côte d'Ivoire, pour qu'il exige des contreparties judiciaires, mais rien n'en a été. Bien entendu, je comprends les impératifs de la realpolitik ,mais c'est dommageable de ne pas se saisir de ce genre d'opportunité pour obtenir la vérité.

De manière générale, vous avez des mots assez durs contre la France et sa diplomatie que vous accusez de jouer un jeu trouble depuis la disparition de GAK.

B. K . : Parce qu'il y a des éléments troublants. Ainsi, par exemple, nous avons découvert que deux conseillers diplomatiques français étaient présents à Abidjan le jour même de l'enlèvement de GAK, que l'après-midi même s'est tenue une réunion de crise à l'ambassade de France alors que personne ne savait encore que GAK avait disparu, que nombre de rumeurs malveillantes à l'encontre de GAK ont été propagées par l'ambassade. La disparition de mon frère est intervenue dans un contexte de Françafrique, où intérêts français et ivoiriens sont entremêlés. Une Françafrique que GAK dénonçait dans ses articles.

Thomas Monnerais

Alternatives Internationales, n°67, page 76 (06/2015)
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