Lectures
Entre ici et là-bas. Des Maghrébins racontent
Bruno Laffort (dir.).
Karthala (586 p., 32 euros)

À force de parler de "flux migratoires", on en oublierait presque que derrière les chiffres et autres statistiques, se trouvent d'abord des hommes et des femmes aux motivations et aux parcours beaucoup plus singuliers qu'on ne le pense. Ce livre nous le rappelle et de quelle manière ! Il propose pas moins d'une trentaine de longs entretiens avec des Maghrébins, jeunes et moins jeunes, ayant déjà une expérience de migration. L'ensemble est réparti en six chapitres qui abordent tous les aspects de l'expérience, des nouvelles stratégies de départ, aux violences politiques qui parfois les motivent, en passant par la rencontre/confrontation avec les sociétés d'accueil, etc.

Issus d'une enquête de terrain menée de 2007 à 2010 sur les deux rives de la Méditerranée, les entretiens sont reproduits tels quels (seuls les tics de langage ont été gommés pour en faciliter la lecture). On entre ainsi de plain-pied dans le récit des parcours de Sabrina, Amine, Adel et de bien d'autres (des prénoms parfois modifiés par mesure de sécurité, à la demande des intéressés...). À défaut de garantir un échantillon représentatif, l'ouvrage offre un spectre très large de profils et des situations, entre ceux qui optent pour les démarches administratives normales, le séjour étudiant, le mariage arrangé ou, à l'instar des "harragas", l'immigration clandestine.

Certes, bien d'autres travaux ont entrepris de nous faire comprendre le phénomène migratoire, à échelle d'homme. On songe en particulier à ceux d'Abdelmalek Sayad sur l'immigration algérienne ouvrière des années 1960, que les auteurs citent d'ailleurs en référence. Mais, entre ces années-là et aujourd'hui, le contexte, est-il besoin de le préciser, a bien changé.

Dans les années 1960, l'immigration était essentiellement masculine et encouragée par l'industrie en quête de main-d'oeuvre. Plus diplômée aujourd'hui, elle s'est aussi largement féminisée (et pas seulement sous l'effet du regroupement familial), tout en recrutant parmi les petits fonctionnaires et les classes moyennes. Si le facteur économique reste prégnant (on part encore pour trouver un emploi), il apparaît secondaire par rapport à d'autres, à commencer par la volonté de fuir la pression "psychique" exercée par la société sinon la famille, pour vivre une vie normale. Les plus jeunes mettent en avant l'absence de place qui leur est faite dans la société. Des femmes évoquent la simple aspiration à pouvoir boire à une terrasse de café... Par-delà leurs spécificités, tous demandent à pouvoir choisir leur destin. À bien des égards, ils s'apparentent à des entrepreneurs, et pas seulement par ce que leur projet a un coût exorbitant (la France impose d'importantes garanties financières aux candidats au séjour temporaire), mais parce que, loin de se laisser décourager par un premier échec, ils remettent leur projet sur le métier. Pas tant pour ne pas décevoir la famille restée au pays, mais parce que c'est leur choix.

Ce faisant, ils esquissent de nouvelles "circulations migratoires". Certains se sont installés dans un pays après plusieurs séjours (lors d'un voyage ou pour leurs études). D'autres, parfois les mêmes, n'excluent pas de revenir dans leur pays d'origine. Devant les difficultés rencontrées, d'autres encore n'hésitent pas à prendre la tangente, vers d'autres destinations. Dans ce contexte, la France n'est plus la destination exclusive. Beaucoup lui préfèrent l'Italie et l'Espagne, sans oublier le Canada qui devient la destination rêvée pour les candidats francophones.

Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°66, page 74 (03/2015)
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