Lectures
Détruire les Arméniens
Mikaël Nichanian.
Puf, (274 p., 21 euros)

De nombreux ouvrages sont consacrés au génocide des Arméniens à l'occasion du centenaire de cette tragédie. Le livre de l'historien Mikaël Nichanian, le plus court et le plus complet, adopte un plan chronologique pour décrypter les mécanismes de l'extermination des Arméniens d'Anatolie entre 1915 et 1919. Pour commencer, il s'intéresse ainsi à leur statut de dhimmis, le rang inférieur des non-musulmans dans l'Empire Ottoman. De ce fait, les Arméniens ont été régulièrement victimes de pogroms, particulièrement massifs entre 1894 et 1896 et qui, en demeurant impunis, ont ouvert "la possibilité de la récidive", estime l'auteur. Puis il s'intéresse à l'arrivée au pouvoir en 1908 du Comité Union et Progrès (Cup), une coalition de partis d'opposition au sein de l'Empire. Réformateur et plutôt attiré par le modèle européen à ses débuts, le Cup se divise dans l'exercice de l'État et perd de vue ses objectifs politiques. Radicalisés et autoritaires, ses dirigeants s'allient à l'Allemagne lorsqu'explose la Première Guerre mondiale. Un mauvais choix qui les conduit de défaite militaire en défaite militaire. Dans ce contexte, les Arméniens deviennent l'incarnation de l'"ennemi intérieur", une menace imaginaire et irrationnelle. Autre explication du génocide, le sentiment d'humiliation des Turcs : les Arméniens étant fortement représentés dans les professions liées à la modernité, "ils apparaissaient comme plus avancés sur le chemin du progrès dont les élites ottomanes avaient tant besoin pour combler leur retard sur l'Europe et enrayer la désagrégation de l'Empire".

L'auteur analyse également le processus génocidaire en lui-même : "déportation, extermination, colonisation". 500 000 hommes tués en Anatolie, 700 000 personnes en Syrie, auxquels s'ajoutent 350 000 victimes assyro-chaldéennes d'Anatolie, des Arméniens de l'Azerbaïdjan iranien et de l'Arménie russe, soit au total 1,5 millions de victimes. Après le décompte des morts, l'auteur se penche sur la dimension économique du génocide. La confiscation des biens arméniens a ainsi non seulement financé le génocide lui-même, mais aussi l'effort de guerre et a jeté les bases "des grands conglomérats industriels turcs". Pour finir, Mikaël Nichanian aborde le procès des dirigeants Jeunes-Turcs, jugés en cour martiale pour leurs crimes en 1919-1920. Même si les tribunaux ont subi de nombreuses entraves, les principaux responsables du génocide, en fuite, ont été condamnés par contumace. Surtout, ce qui stupéfie le lecteur, c'est de découvrir à quel point les événements génocidaires étaient en réalité connus de tous à l'époque, et notamment des observateurs internationaux (en particulier Français et Allemands). La presse turque a également relayé les faits qui ont alors été discutés, racontés et condamnés. Une liberté de parole à propos de ce génocide qui n'existe plus aujourd'hui en Turquie.

Naïri Nahapétian

Alternatives Internationales, n°66, page 74 (03/2015)
Alternatives Internationales - Détruire les Arméniens