Lectures
Ukraine. Le réveil d'une nation
Alain Guillemoles.
Les Petits Matins (216 p., 14 euros)

On pouvait craindre qu'il s'agisse là d'un ouvrage de plus rédigé à chaud pour remplir les journaux, et qui aurait pu se résumer à une simple "chronique" des événements tragiques qui ensanglantent l'Ukraine depuis dix-huit mois. Ce n'est pas le cas. Ce livre est de qualité. L'auteur, Alain Guillemoles, journaliste à La Croix, a été auparavant correspondant de l'Agence France Presse (AFP) à Kiev. Son livre traduit donc une bonne maîtrise du sujet et un souci manifeste de recoupement des informations et des interprétations. Mais surtout, grâce à ses rappels historiques très précieux et des explications précises à propos des acteurs (organisations et leaders ukrainiens que le pouvoir moscovite réduisait à une "bande" de fascistes et nazis revanchards), il ne se limite pas à l'histoire événementielle.

Que savons-nous de ce pays de 604 000 km2 peuplé d'environ 45 millions d'habitants (en chute démographique), une des plus anciennes nations de l'Europe qui n'a dans l'histoire que rarement disposé de son propre État ? Comment comprendre que son grand voisin russe refuse de respecter sa pleine indépendance pourtant reconnue par l'ONU en 1991 ? Faut-il y voir comme un prolongement de la doctrine de la "souveraineté limitée" autrefois appliquée par le pouvoir soviétique ? En plus des événements récents, l'ouvrage d'Alain Guillemoles revient également sur les origines profondes de la crise actuelle qui fait suite à la volte-face de l'ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch. En effet, c'est son refus de signer en novembre 2013 l'accord d'association entre Ukraine et Union européenne qui a mis le feu aux poudres. Les divers événements qui ont suivi, la mobilisation populaire sur la place de l'Indépendance (Maïdan) en février 2014, les 70 morts parmi les manifestants du fait des tirs délibérés des berkout (forces mobiles au service du régime d'alors), l'annexion russe de la péninsule de Crimée en mars 2014 au mépris du droit international, le déferlement d'artillerie, sont racontés et analysés de l'intérieur. Aujourd'hui, la crise du Donbass ("bassin du Don", au sud-est du pays), née de l'auto-proclamation de territoires "séparatistes", autour de Donetsk et de Louhansk, fortement soutenus, malgré ses dénégations, par le pouvoir russe (armements, combattants, conseillers militaires, diplomatie), a débouché sur un état de guerre avec son cortège de morts (plus de 5 300 à la mi-février 2015), de blessés et de destructions matérielles et symboliques. Bien loin des aspirations démocratiques des manifestants de Maïdan que l'auteur n'hésite pas à comparer, dans un élan romantique, aux cosaques zaporogues (qui administraient l'Ukraine du Sud au XVIIe siècle), les hommes libres d'antan. Serge Cordellier

On pouvait craindre qu'il s'agisse là d'un ouvrage de plus rédigé à chaud pour remplir les journaux, et qui aurait pu se résumer à une simple "chronique" des événements tragiques qui ensanglantent l'Ukraine depuis dix-huit mois. Ce n'est pas le cas. Ce livre est de qualité. L'auteur, Alain Guillemoles, journaliste à La Croix, a été auparavant correspondant de l'Agence France Presse (AFP) à Kiev. Son livre traduit donc une bonne maîtrise du sujet et un souci manifeste de recoupement des informations et des interprétations. Mais surtout, grâce à ses rappels historiques très précieux et des explications précises à propos des acteurs (organisations et leaders ukrainiens que le pouvoir moscovite réduisait à une "bande" de fascistes et nazis revanchards), il ne se limite pas à l'histoire événementielle.

Que savons-nous de ce pays de 604 000 km2 peuplé d'environ 45 millions d'habitants (en chute démographique), une des plus anciennes nations de l'Europe qui n'a dans l'histoire que rarement disposé de son propre État ? Comment comprendre que son grand voisin russe refuse de respecter sa pleine indépendance pourtant reconnue par l'ONU en 1991 ? Faut-il y voir comme un prolongement de la doctrine de la "souveraineté limitée" autrefois appliquée par le pouvoir soviétique ? En plus des événements récents, l'ouvrage d'Alain Guillemoles revient également sur les origines profondes de la crise actuelle qui fait suite à la volte-face de l'ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch. En effet, c'est son refus de signer en novembre 2013 l'accord d'association entre Ukraine et Union européenne qui a mis le feu aux poudres. Les divers événements qui ont suivi, la mobilisation populaire sur la place de l'Indépendance (Maïdan) en février 2014, les 70 morts parmi les manifestants du fait des tirs délibérés des berkout (forces mobiles au service du régime d'alors), l'annexion russe de la péninsule de Crimée en mars 2014 au mépris du droit international, le déferlement d'artillerie, sont racontés et analysés de l'intérieur. Aujourd'hui, la crise du Donbass ("bassin du Don", au sud-est du pays), née de l'auto-proclamation de territoires "séparatistes", autour de Donetsk et de Louhansk, fortement soutenus, malgré ses dénégations, par le pouvoir russe (armements, combattants, conseillers militaires, diplomatie), a débouché sur un état de guerre avec son cortège de morts (plus de 5 300 à la mi-février 2015), de blessés et de destructions matérielles et symboliques. Bien loin des aspirations démocratiques des manifestants de Maïdan que l'auteur n'hésite pas à comparer, dans un élan romantique, aux cosaques zaporogues (qui administraient l'Ukraine du Sud au XVIIe siècle), les hommes libres d'antan.

Serge Cordellier

Alternatives Internationales, n°66, page 75 (03/2015)
Alternatives Internationales - Ukraine. Le réveil d'une nation