Lectures
L'inconscient de l'islam. Réflexion sur la faute, l'interdit et la transgression,
Malek Chebel.
CNRS Editions (120 p., 15,90 euros)

À partir d'exemples historiques et de l'analyse d'archétypes (le kamikaze, le harem, la mère, la femme, les livres), vous vouliez montrer que l'idéal du "parfait musulman", promu par les intégristes, n'a en définitive jamais existé ?

Malek Chebel : Dès les premiers temps du califat, les dirigeants, qui affirmaient servir la cause de Dieu, cherchaient avant tout à servir la leur. Le jihad traditionnel était autant une guerre menée pour capturer des femmes et peupler le harem du calife que pour islamiser le monde païen. L'islam se définit comme une méthode universelle de la naissance à la tombe, un code global qui régule la politique, l'économie, le spirituel, au niveau collectif et individuel. Le musulman, à travers les époques, est donc ballotté entre la "promesse divine et céleste", et ses envies très terrestres. Ce qui peut conduire à des coups de folie ponctuels ou empêcher de penser par soi-même. Le monde musulman et l'individu musulman ne pourront sortir de cette contradiction qu'en acceptant la séparation entre spirituel et politique.

Cette séparation, que vous résumez sous la formule "Islam des Lumières", n'est-elle pas une lecture ethnocentrée, trop occidentale, de l'islam ?

M. C. : Pas du tout. Pourquoi la démocratie serait-elle le monopole de l'Occident ? La démocratie est née en Grèce, et personne n'affirme qu'elle n'est valable que pour les Grecs. Il y a de fameux contre-exemples. Les Japonais ne sont ni Occidentaux, ni chrétiens, et pourtant leur système politique est démocratique. De même avec l'Inde qui, me semble-t-il, est la plus grande démocratie au monde aujourd'hui.

À la suite des attentats de janvier, des imams et des philosophes ont expliqué sur les plateaux de télévision que "l'islam, ce n'est pas ça". N'est-ce pas un peu court comme argument pour convaincre les personnes qui pensent justement le contraire ?

M. C. : Si, c'est un peu court, car l'islam c'est aussi "ça". Dire que l'islam n'est pas belliqueux a aussi peu de sens que d'affirmer que le christianisme n'est qu'une religion de paix. Si la chrétienté n'avait été que paix, il n'y aurait pas eu de croisades... Ces discours simplistes portés par les imams autoproclamés révèlent le mépris qui s'exerce à l'encontre des musulmans, et le mépris que les musulmans ressentent envers eux-mêmes. Ils révèlent les travers des médias qui souvent refusent la complexité, la subtilité et la pensée critique, comme si l'exigence de vérité n'était pas la même pour la masse d'un côté, et les élites de l'autre.

Pourquoi pointe-t-on du doigt les fondamentalistes de l'islam plus que ceux des autres religions ?

M. C. : L'islam est le bouc émissaire idéal, il centralise les angoisses occidentales. La première inquiétude est la vitalité démographique de la population musulmane qui grossit plus vite. Ensuite, les Occidentaux ne comprennent pas pourquoi le sentiment religieux est encore très fort parmi les musulmans, alors qu'ici, il diminue et se déritualise. Enfin, parce qu'il existe des musulmans capables de passer à l'acte et de mourir pour leur religion, ce qui pour un citoyen du Nord est inconcevable. L'islam offre les conditions pour être perçue comme une religion qui fait peur, mais en plus elle le réclame et le revendique bien plus que les autres.

Thomas Monnerais

Alternatives Internationales, n°66, page 76 (03/2015)
Alternatives Internationales - L'inconscient de l'islam. Réflexion sur la faute, l'interdit et la transgression,