Lectures
La voix des migrants. Récits de vie des migrants paysans en Chine
par Shi Lu.
Presses universitaires du Mirail (250 p., 21 euros)

Ils s'appellent Dapeng, Lianqi, Yanghong... Ils sont marchands de légumes, femmes de ménage, cordonniers, tailleurs... Tous sont des migrants de la Chine intérieure. L'auteur nous fait revivre leur parcours à travers des entretiens. Parmi eux, peu de success stories : pour la plupart, il s'agit d'abord de survivre en tâchant de gagner quelques yuans de plus, fut-ce en travaillant encore plus dur et plus longtemps.

Captivante, la lecture de leurs récits de vie l'est d'autant plus qu'elle révèle en creux l'évolution de la Chine jusque dans ses pratiques ordinaires de corruption et de contrefaçon. On prend surtout la mesure de la dure réalité du fameux hukou, ce système d'enregistrement, censé limiter le changement de résidence permanente de la campagne vers les villes, en instaurant des droits différents entre citadins et migrants ruraux.

On ne peut s'empêcher de penser aux sociologues à William Isaac Thomas et Florian Znaniecki et à leur célèbre Paysan polonais en Europe et en Amérique (publié en 1919), que l'auteure cite d'ailleurs. Comme eux, elle s'attache à décrire les processus d'intégration et de discrimination. Elle montre l'importance des solidarités communautaires, la seule ressource dont disposent les migrants, mais sans en minorer les limites : des proches peuvent aussi se montrer malveillants.

Comme les sociologues fondateurs de l'École de Chicago, mouvement sociologique américain qui privilégie la recherche de terrain aux statistiques, Shi Lu a adopté une approche qualitative en retenant quatorze des 250 récits collectés entre 2002 et 2010 dans le cadre de programmes de recherche. À défaut de constituer un échantillon représentatif, ils donnent à voir la diversité des situations à travers des focales sur les différences générationnelles, la réalité de l'intégration économique dans les villes, le sort des femmes, le cas des entrepreneurs enfin. L'ensemble bouscule des idées reçues : au moment du départ, la plupart des migrants sont déjà qualifiés sans même être paysans. On se gardera donc de pousser trop loin le parallèle avec Le Paysan Polonais. Autant ses auteurs purent mener sans peine leur travail, autant Shi Lu a dû jouer au chat et à la souris avec les autorités, mais aussi construire une relation de confiance avec les intéressés, qui, tout en étant heureux d'être reconnus socialement, n'en étaient pas moins suspicieux.

Et puis les migrations internes revêtent une ampleur autrement plus grande que celles que connurent les pays européens. En 2011, la Chine recensait 230 millions de migrants en provenance des villes. Un chiffre en progression constante. Tant et si bien que le rôle de ces migrants dans l'expansion économique du pays a fini par être reconnu par le pouvoir. Les contraintes pesant sur les mobilités résidentielles ont été assouplies, mais l'intégration des migrants, insiste l'auteur, n'en reste pas moins difficile.

S'il faut exprimer un regret, il concerne les cartes reproduites à un format trop petit pour être lisible : elles reconstituent pourtant le parcours des migrants. Un parcours dont on retient cependant qu'il est tout sauf irréversible. Nombre d'entre eux ont été contraints de revenir dans leur village, le temps de se refaire (certains échouent...) ou de prendre des nouvelles de leurs enfants. Car bien des couples qui partent ont dû abandonner le leur à des proches, un grand-parent le plus souvent (quand ce n'est pas la mère elle-même, obligée de laisser partir seul son mari). Les enfants qui parviennent à accompagner leurs parents peinent à être scolarisés. Une réalité dont le gouvernement chinois a, semble-t-il, pris conscience au milieu des années 1990, en autorisant leur admission dans les écoles des villes. Sylvain Allemand

Alternatives Internationales, n°65, page 74 (12/2014)
Alternatives Internationales - La voix des migrants. Récits de vie des migrants paysans en Chine