Lectures
En quête de l'Orient perdu
Olivier Roy et Jean-Louis Schlegel.
Seuil (318 p., 21 euros)

Personne ne saura jamais ce qu'Olivier Roy serait devenu si en juin 1969, au lieu d'attendre à Paris les résultats de l'écrit d'admission à l'École normale supérieure, il n'était parti en stop pour un premier périple en Afghanistan. C'est à Kaboul qu'il apprendra qu'il aurait pu passer cet oral auquel il ne croyait pas. Réjouissons-nous de son scepticisme, car nous y avons gagné un des meilleurs connaisseurs de l'Afghanistan, un analyste subtil des rapports que les croyants du monde, les musulmans surtout, entretiennent avec la politique. Cette connaissance, dont le chercheur narre la genèse en même temps que sa vie à Jean-Louis Schlegel dans un passionnant livre d'entretiens, repose sur une recette simple : une bonne formation intellectuelle de départ, linguistique entre autres, puis du terrain, du terrain, encore du terrain... Et Dieu sait qu'Olivier Roy a fait du chemin à pied, à cheval, en moto dans l'Afghanistan des années 1980, alors déchiré par le conflit entre l'occupant soviétique et les moudjahidin. C'est d'abord dans ce pays qui adolescent le fascinait pour son exotisme présumé, ce qu'il va vite relativiser, que l'ancien professeur de philosophie en lycée technique va découvrir, lors de périlleuses expéditions clandestines, comment la guerre chamboule une société, ses hiérarchies entre générations, les identités affichées. Devenu chercheur au CNRS et expert auprès des milieux militaires et diplomatiques, Olivier Roy multipliera par la suite les voyages en Iran, en Ouzbékistan, au Tadjikistan... De toutes ces rencontres qu'il goûte, il rapporte de la matière pour ses écrits, mais aussi d'innombrables anecdotes racontées avec gourmandise. Avec lui, le monde semble petit : à Peshawar (Pakistan) en 1980, il retrouve un officier des services britanniques dont une embuscade aurait pu l'occire au Yémen du Sud dix ans plus tôt ; à Londres, en 2006, il tombe sur un ancien jihadiste algérien qui l'avait insulté au sommet d'un col afghan en 1985... Aux histoires qu'il raconte, Olivier Roy ne trouve pas toujours de morale (dont il critique l'omniprésence). En revanche, il utilise son propre parcours pour comprendre celui des autres : lui qui en khâgne a été membre de la Gauche prolétarienne, groupuscule d'extrême gauche quasi sectaire, n'a pas de mal à comprendre l'enfermement psychologique qui mène aujourd'hui de jeunes jihadistes vers la violence extrême.

Il y a une vingtaine d'années déjà, Olivier Roy montrait l'impossible édification d'un État vraiment islamique (les intérêts du pouvoir l'emportent toujours sur le dogme), impasse dont les partis islamistes font désormais l'expérience. Dans cette magnifique quête de l'Orient perdu, il conseille surtout une salutaire prudence à l'endroit de la notion de culture, trop souvent présentée comme une spécificité pérenne, chargée de sens, alors qu'en pratique les individus l'interprètent sans cesse, la brandissant ou la contournant selon leur avantage du moment. Et qu'au final, ce qu'elle a de durable se résume surtout à quelques normes de politesse et d'étiquette.

Yann Mens

Alternatives Internationales, n°65, page 75 (12/2014)
Alternatives Internationales - En quête de l'Orient perdu