Lectures
Les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir
par Susan George.
Seuil (190 p., 17 euros)

Votre livre est consacré au pouvoir des multinationales. Quelle est la nouveauté du sujet ?

Susan George : Le fait que le pouvoir économique cherche à influencer le pouvoir politique est aussi vieux que l'économie elle-même. Et le lobbying comme institution organisée remonte au moins à la révolution industrielle. Cependant, au cours des vingt dernières années, à la faveur de la mondialisation néolibérale, le pouvoir des firmes transnationales ne s'est pas seulement renforcé d'un point de vue quantitatif. Il a également changé de nature. Le lobbying exercé à Bruxelles ou à Washington n'est plus limité aux intérêts de telle ou telle entreprise, de telle ou telle branche dans tel ou tel pays. Nous avons affaire désormais à des regroupements mondiaux de transnationales qui couvrent des pans entiers de l'économie et dont l'intérêt commun est de changer les règles du jeu dans leur globalité ; d'abaisser ou d'éliminer tout ce qui peut entraver à court terme l'activité : fiscalité, droits de douane, normes sur les produits... Je citerai l'exemple du Transatlantic Business Dialogue, instance née en 1995 - en même temps que l'OMC -, où se réunissent les grandes firmes situées de part et d'autre de l'Atlantique pour faire avancer leurs intérêts communs. Et dont l'aboutissement est aujourd'hui la négociation du Traité de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis (TTIP).

Comment concrètement les firmes exercent-elles le pouvoir ?

S. G. : À travers entre autres la multiplication des traités bilatéraux sur le commerce et l'investissement, que signent nombre d'États pour attirer les capitaux. Ces traités, dont la rédaction est influencée par des entreprises qui exigent des garanties exorbitantes pour leurs investissements, prévoient qu'en cas de litige entre un État et une transnationale, un jugement soit rendu par une instance extérieure. C'est ainsi que l'on a vu Veolia porter plainte en août 2011 devant un tribunal d'arbitrage contre l'Égypte parce que ce pays avait augmenté le salaire minimum. Difficile pour le gouvernement d'un État pauvre de faire progresser démocratiquement sa législation sociale si pour cela, il doit payer de lourdes amendes au nom de traités passés.

Depuis la crise de 2008, le pouvoir politique ne cherche-t-il pas cependant à reprendre la main sur le pouvoir économique ?

S. G. : Les progrès sont très limités. En matière de paradis fiscaux, les accords internationaux d'échanges d'information portent sur les individus, non les entreprises, alors que les vrais enjeux sont à ce niveau. Les citoyens subissent le complexe d'infériorité ou la complicité des élus à l'égard d'entités qui brassent des milliards de dollars. Pour ne rien simplifier, nous avons un problème générationnel. Les dirigeants d'aujourd'hui n'ont jamais connu autre chose que le néolibéralisme et par conséquent, ils n'ont jamais vu par eux-mêmes que l'économie pouvait fonctionner autrement.

Antoine de Ravignan

Alternatives Internationales, n°65, page 76 (12/2014)
Alternatives Internationales - Les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir