Lectures
Un membre permanent de la famille
par Russel Banks, traduit de l'anglais (États-Unis) par Pierre Furlan.
Actes Sud (244 p., 21 euros)

Issu d'un milieu très modeste, le romancier américain Russell Banks est aujourd'hui une des figures de l'université de Princeton. Ses textes portent la marque de cette dualité : parmi les mieux écrits et les plus sophistiqués de la littérature anglo-saxonne, ils se tournent souvent vers l'Amérique déshéritée. Lointain souvenir de la peau s'intéressait au destin d'un jeune délinquant sexuel SDF. Sous le règne de Bone égrenait l'odyssée fugueuse d'un petit punk à la tête bien faite. Son dernier recueil de nouvelles, Un membre permanent de la famille, se lit comme un portrait fragmenté de l'Amérique en crise. Un père, ancien Marine, a naguère élevé seul ses enfants avec amour et respect de l'ordre - et aujourd'hui, ce concentré de fière virilité américaine commet des braquages honteux pour subvenir à ses besoins. Une voyageuse raconte à l'auteur l'invraisemblable histoire de la pensionnaire junky qu'elle finit par chasser de chez elle - et si c'était sa propre histoire, reconfigurée par son cerveau drogué ? Une femme noire cherche à acheter une voiture avec 3 500 dollars : elle se retrouvera enfermée dans un parking, traquée par un pit-bull, et filmée par la télévision. Russell Banks a le génie de faire confluer, mine de rien et en quelques pages, l'injonction consumériste, le souci sécuritaire et les dérives du droit à l'information... Et un talent pour créer des échos : au fil de ses textes, l'Amérique des marges se mire dans d'autres Amériques. Celle des retraités fortunés, ces "oiseaux des neiges" qui viennent chercher l'hiver le soleil à Miami. L'Amérique des artistes où une bourse prestigieuse vous élève soudain par-dessus vos pairs... Et tous ces mondes s'ignorent.

Alexis Brocas

Alternatives Internationales, n°65, page 78 (12/2014)
Alternatives Internationales - Un membre permanent de la famille