Lectures
Dirty Wars, le nouvel art de la guerre
par Jeremy Scahill.
Lux (703 p, 28 euros)

Journaliste d'investigation pour le magazine américain The Nation, Jeremy Scahill s'est fait une spécialité de dénoncer les dérives de la privatisation de l'usage de la force armée, sujet déjà abordé dansBlackwater. L'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde (Actes Sud, 2008), ou encore des écoutes de l'Agence nationale de sécurité américaine (NSA). C'est si vrai qu'il vient de fonder en février 2014 avec Glenn Greenwald et Laura Poitras un site d'informations (The Intercept) dédié aux enquêtes sur la surveillance électronique globale pratiquée par les États-Unis. Produit phare de ce nouveau média, la mise en ligne des informations rassemblées par Edward Snowden qui permettent de révéler en détail le rôle de la NSA dans les programmes d'assassinats ciblés mis en oeuvre par Washington. Le nouvel art de la guerre est l'occasion de remettre en perspective toutes ces informations et d'en détailler bien des chapitres plus ou moins connus en Afghanistan, au Yémen ou encore en Somalie. Il est l'occasion de démontrer grâce à un travail d'équipe que l'exécution extrajudiciaire est devenue un élément central de la politique de sécurité nationale états-unienne. Si cette pratique a été remise au goût du jour par les républicains au lendemain des attentats du 11-Septembre, elle n'en demeure pas moins une pratique courante de l'administration Obama. Dans un volumineux ouvrage qui se lit comme un véritable thriller, on plonge dans les activités clandestines décidées par la Maison Blanche, le président lui-même et mise en oeuvre par le Commandement interarmées des opérations spéciales (JSOC).

Jeremy Scahill dépeint un pays en état de guerre permanente, déterminé à agir où bon lui semble y compris contre des ressortissants américains suspectés parfois d'être seulement des menaces "imminentes", une appréciation aussi floue opérationnellement parlant que juridiquement. Il s'insurge dans ce livre, comme dans le documentaire filmé qui en est né1, contre la banalisation des éliminations physiques et l'institutionnalisation d'une méthode rationalisée d'élimination. Exemples à l'appui, le journaliste dénonce une pratique qui pourrait durer une décennie encore.

Sans réels débats démocratiques, un mode d'action "ponctuel" est devenu une pratique courante dont le prix est des plus exorbitants (déni de l'habeas corpus, extension non maîtrisée du secret d'État, autonomie de la chaîne opérationnelle, évaluation secrète de la culpabilité ou de l'innocence des individus, aucune cible n'est plus illégitime). Le coût politique et moral de ce mode de gouvernance ne sera pas seulement imputable à Barack Obama mais probablement aussi à bien de ses successeurs. C'est pourquoi, l'auteur appelle de ses voeux une communication plus systématique des raisonnements juridiques sur lesquels l'administration américaine fonde la légitimité, pour ne pas dire la légalité, d'assassiner des citoyens du monde. Un débat auquel non seulement les élus et les citoyens des États-Unis doivent concourir mais également toute la communauté internationale car les tirs de drones, les attaques de missiles de croisière et/ou les raids des forces spéciales n'ont pas de frontières. En outre, est-on bien sûr que les éliminations pratiquées ainsi améliorent la sécurité de tous et ne créent pas plus d'ennemis qu'elles n'en font disparaître ? Cette question n'est pas pure rhétorique pour nous à l'heure où les menaces terroristes semblent s'accumuler sur l'Europe. Il nous faut donc regarder en face le prix réel de la guerre sale contre le terrorisme, faute de quoi il sera bien difficile de le faire régresser par tous ses pores. Et comme le souligne fort justement l'auteur en conclusion de son ouvrage, il reste à savoir comment une telle guerre de "chasse mondialisée à l'homme" peut-elle prendre fin ?

François Guilbert

(1) Dirty Wars, réalisé par Richard Rowley, pas encore sorti en France mais disponible sur dirtywars.org

Alternatives Internationales, n°64, page 74 (09/2014)
Alternatives Internationales - Dirty Wars, le nouvel art de la guerre