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L'affaire Thomas Quick. Mensonges et vérité du tueur en série qui terrorisa la Suède
par Hannes Rastam.
Denoël (600 p. 24 euros)

Longtemps, Thomas Quick, Sture Bergwall de son vrai nom, a été présenté comme le plus grand tueur en série de l'histoire de la Suède. Reconnu coupable de plus de trente meurtres plus ou moins atroces, commis entre 1964 et 1996, il purge sa peine dans un hôpital psychiatrique, à Säter, dans lequel il coule des jours plutôt heureux. Soigné, traité, écouté, l'homme donne l'impression de comprendre les raisons qui ont poussé la justice suédoise à l'interner pour de longues années. Jusqu'à ce qu'Hannes Rastam, un journaliste d'investigation spécialiste des affaires judiciaires veuille le rencontrer en 2008.

À cette date, les doutes sur la culpabilité de Thomas Quick son nombreux parmi les journalistes et dans le monde judiciaire. Pourtant, Thomas Quick, lui-même, a reconnu avoir commis tous ces meurtres et il n'est jamais revenu sur ses déclarations. Mais Hannes Rastam a la tête dure, et surtout, ce journaliste réputé en Suède sent l'odeur du scoop. Au cours d'un de leurs entretiens, l'homme dont la presse locale se demande "s'il est humain" se trahit. En montrant au journaliste des photos personnelles, il pointe du doigt une femme, la seule avec laquelle il a eu des rapports sexuels. L'unique ? Dans ces cas-là, quid des femmes qu'il dit avoir violées ? Touché, Thomas Quick reconnaît qu'il a menti : il n'a jamais commis le moindre crime, à l'exception d'une agression sur mineurs en 1969, agression qui, à l'époque, lui avait valu un premier internement.

Hannes Rastam se lance alors dans une formidable contre-enquête pour prouver que l'homme le plus dangereux de Suède n'est en fait qu'un terrible affabulateur. C'est lors d'un deuxième internement, suite à braquage raté, que Thomas Quick décide de s'inventer un destin d'assassin. Sentant qu'il faut plaire à ses thérapeutes, pour être bien traité dans l'institution, pour être considéré comme un patient intelligent et digne d'intérêt, et pour obtenir les narcotiques auxquels il est accro, il crée de toutes pièces des souvenirs d'enfance terribles, et endosse la responsabilité du meurtre le plus mystérieux du pays avant de reconnaître, par la suite, d'autres crimes jamais élucidés, sur lesquels il s'informe lors de ses permissions à Stockholm pour être le plus crédible possible.

Malgré tout, ses aveux successifs ne tiennent pas la route, ses versions des faits changent tout le temps, ses modes opératoires ne correspondent pas à ceux des tueurs en série, des témoins, des soi-disant complices, et ses proches contestent ouvertement ses propos... Insuffisant pour les enquêteurs, aveuglés par leur joie de mettre la main sur un homme qui reconnaît les meurtres qu'ils n'ont jamais résolus... Il n'en faut pas plus pour mettre en branle une implacable machine judiciaire, alimentée par l'ambition démesurée d'un procureur, l'incompétence d'un avocat médiatique et la malhonnêteté des policiers. Le récit posthume d'Hannes Rastam est celui d'un triple fiasco. Médical - l'auteur révèle un chantage aux médicaments. Médiatique - les journalistes prennent systématiquement la parole des enquêteurs pour argent comptant. Et surtout judiciaire - un innocent condamné, tandis que les véritables meurtriers courent toujours.

Thomas Monnerais

Alternatives Internationales, n°64, page 74 (09/2014)
Alternatives Internationales - L'affaire Thomas Quick. Mensonges et vérité du tueur en série qui terrorisa la Suède