Lectures
Le voyage contre le tourisme
par Thierry Paquot.
Eterotopia-France/Rhizome (100 pages, 10 euros)

Dans votre libelle, Le voyage contre le tourisme, vous dénoncez ce dernier en le décrivant comme paresseux, ne cherchant pas vraiment la découverte d'une autre culture mais le confort et la sécurité du voyage organisé. Mais ne peut-on pas être à la fois touriste et voyageur ?

Thierry Paquot : Les mots sont trompeurs, aussi suis-je obligé de forcer le trait et d'opposer le voyageur au touriste, en regrettant la disparition du "touriste" au sens employé par Stendhal, celui qui voyage en prenant son temps, en observant la vie quotidienne des autochtones, en apprenant auprès d'eux leur culture, tant culinaire qu'artistique et plus si affinités ! Aujourd'hui, selon moi, le touriste consomme un déplacement (fréquemment il achète une "bonne affaire", peu importe la destination et l'itinéraire) alors que le voyageur exulte à l'idée d'accomplir un parcours qu'il associe à une expérience "totale".

Vous rappelez que certains jugent le voyage "élitiste". N'y a-t-il pas effectivement une limite économique au voyage tel que vous le décrivez (immersion, découverte, ouverture à l'autre) ?

T. P. : En adoptant les temporalités des gens qui vous accueillent, en vous immergeant dans une culture autre, en étant en état constant de disponibilité, vous n'êtes plus obnubilé par votre confort et voyagez avec les moyens du bord, finalement sans trop dépenser. "L'art du voyage" consiste à être partie prenante des conditions locales, en ce sens il est essentiellement coûteux en temps, pas tant en argent.

Vous regrettez que le développement du tourisme de masse conduise à un nivellement des cultures et des coutumes. Mais n'a-t-il pas pour effet bénéfique la préservation et la valorisation du patrimoine ?

T. P. : Je parle de tourisme "massifié" et non pas de "masse", car la grande majorité de nos concitoyens ne partent pas en vacances, par contre l'offre touristique est massifiée pour des raisons d'économies d'échelle et le touriste solitaire y contribue. En visitant le château de Versailles ou la ville du Havre reconstruite par Auguste Perret fait-il vraiment oeuvre patrimoniale ? Il faut partir de la place qu'occupe le patrimoine (et donc définir ce qui appartient ou pas au "patrimoine") dans une société pour apprécier l'effort collectif à entretenir et maintenir vivant un ensemble bâti, un parc, un métier, un vignoble, un paysage... Le tourisme ne peut aucunement en être l'aiguillon. N'oublions pas que la première destination touristique en France est Eurodisney, c'est ce parc à thèmes qui décide de ce qui est "patrimoine" en en proposant une copie à ses visiteurs, qui pour une petite minorité ira voir l'original !

Le tourisme solidaire - partir dans un pays pour y participer à un projet de développement par exemple - ne trouve pas non plus grâce à vos yeux. Pourquoi ?

T. P. : Je crains qu'il ne se résume qu'à une louable intention de la part de touristes culpabilisés par les faibles coûts des voyages organisés et qui souhaitent rééquilibrer l'échange en pratiquant un tourisme "équitable". Cela ne change en rien la logique marchande du tourisme.

Thomas Monnerais

(*) Thierry Paquot est un collaborateur d'Alternatives Internationales.

Alternatives Internationales, n°64, page 76 (09/2014)
Alternatives Internationales - Le voyage contre le tourisme