Lectures
Le choc de la décroissance
par Vincent Cheynet.
éd. du Seuil, 2008, 214 p., 15 euros.
Voici sans doute le plaidoyer le plus intelligent, donc le plus convaincant, paru à ce jour en faveur des thèses de la décroissance. Celle-ci vise, précise l'auteur, " à atteindre un point d'équilibre de partage pérenne et équitable des ressources naturelles ", à substituer l'épanouissement au développement, à privilégier l'être sur l'avoir, à fonder l'humanité sur des valeurs communes partagées. Dans un monde qui consomme plus que la nature ne peut fournir, nous nous illusionnons en affirmant que la science finira bien un jour par trouver une solution : cette forme nouvelle de scientisme sert au fond à protéger les privilégiés, à empêcher ou à freiner toute prise de conscience. Possibles. Vincent Cheynet voit dans la croissance une " croyance " qu'il importe de dénoncer parce qu'elle ne peut aboutir que sur une impasse dramatique. Revendiquer la décroissance, pour lui - ancien publicitaire qui croit à la force des mots -, c'est moins proposer un système ou un modèle qu'introduire du débat (du " dissensus ", écrit-il), ouvrir le champ des possibles et bousculer l'emprise idéologique marchande qui nous emprisonne. Bien qu'il ne la cite pas, on pense à la fameuse phrase de Gorz : " N'est bon pour moi que ce qui est accessible à tous. " L'un des intérêts de ce livre est que, s'il rompt des lances avec les publicitaires et les économistes, accusés des pires turpitudes - y compris Guillaume Duval, rédacteur en chef d'Alternatives Economiques, " sympathique et honnête journaliste " pourtant méchamment pris à partie quatre fois pour avoir qualifié les partisans de la décroissance de réactionnaires -, il balaye aussi dans sa propre cour, où se trouve également une " minorité de déséquilibrés, aux délires en tous genres " : malthusiens, antirépublicains, " biorégionalistes "... Mais, a-t-on envie de demander à l'auteur, les excès même des partisans de la décroissance ne justifient-ils pas les propos du rédacteur en chef de ce journal ? Limites. Livre intelligent donc, mais aussi contestable. D'abord parce qu'il tend à passer sous la table tous les problèmes concrets posés par une telle inflexion de trajectoire. Ce n'est pas seulement parce que des publicitaires leur " bourrent le mou " que tant de personnes sont fascinées par la voiture. Exalter le commerçant de proximité en vouant aux gémonies les grandes surfaces, c'est un peu simpliste, non ? Ensuite, l'auteur voit dans l'économie et les économistes l'incarnation du diable : comme si une société de " simplicité volontaire " pouvait se passer d'une analyse coût/efficacité, d'un système de prix, d'une redistribution des revenus. Enfin, la croissance n'est pas un objet, mais un agrégat : certaines de ses composantes sont utiles, socialement et environnementalement, d'autres sont nocives. On peut taxer lourdement celles-ci et détaxer les autres pour faire en sorte que la croissance soit propre. L'économie peut être aussi au service d'un projet pour une société à la fois plus conviviale, plus égalitaire et moins prédatrice.

Denis Clerc

Alternatives Economiques, n°270, page 86 (06/2008)
Alternatives Economiques - Le choc de la décroissance