Lectures
La lutte et l'entraide. L'âge des solidarités ouvrières
par Nicolas Delalande.
Coll. L'univers historique, le Seuil, 2019, 366 p., 24 euros.

L'année 1864 voit la naissance de l'Association internationale des travailleurs (AIT), rebaptisée plus tard Première internationale. C'est le début d'un mouvement de solidarité ouvrière traversant les frontières pour tenter de réguler le capitalisme mondialisé et qui va durer un siècle. Nicolas Delalande en retrace l'histoire dans un livre passionnant.

Levée de fonds

Les rumeurs vont vite bruisser d'un trésor caché de l'AIT capable de soutenir les mouvements de grèves qui montent en Europe. En fait, l'organisation a du mal à payer ses factures et son loyer ! Mais c'est le signe que son importance politique est reconnue. Elle regroupe surtout les salariés les plus qualifiés et les syndicats britanniques y jouent un rôle prépondérant, à l'image de la puissance mondiale britannique de l'époque.

On retrouve dans ses débats l'idée que les ouvriers doivent être à même de contrôler leur argent. Il leur est demandé de ne pas participer au financement des dettes publiques ni à celui des entreprises, pour favoriser des institutions ouvrières de crédits. De même, des grèves éclatent contre les caisses de prévoyance établies par les patrons, qui prélèvent quelques pour cent des salaires pour financer le logement ou des écoles, mais sans que les ouvriers n'aient leur mot à dire sur l'utilisation de cet argent. On se passionne pour les quelques pages relatant les grèves du Creusot sur ce sujet dans les usines Schneider en 1870.

Solidarité

Les ouvriers en grève font comme les investisseurs : ils vont à Londres, première place financière mondiale, pour tenter de lever des fonds ! On suit la délégation des bronziers parisiens qui va rencontrer les relieurs à la journée de Londres et autres professions, et en reçoit des aides. La solidarité financière est l'un des outils d'un projet global : réguler la concurrence entre ouvriers que veulent instaurer les patrons, à court terme par l'entraide financière, à plus long terme en se battant pour rapprocher les niveaux de vie des ouvriers au-delà des frontières.

Minée par des conflits internes, l'AIT se saborde en 1872. Suivent une dizaine d'années de transition jusqu'à la création de la Deuxième internationale en 1889. Des fédérations professionnelles internationales se créent. Le mouvement ouvrier international devient également un acteur politique : antimilitariste avant 1914, puis antifasciste et anticolonialiste. On en trouve les échos jusqu'aux années 1970, mais "les espoirs autrefois placés dans la possibilité de réguler le capitalisme par les luttes sociales et par la coopération internationale peinent aujourd'hui à se faire entendre".

Christian Chavagneux

Alternatives Economiques, n°388, page 88 (03/2019)
Alternatives Economiques - La lutte et l'entraide. L'âge des solidarités ouvrières