Lectures
Bean Counters. The Triumph of the Accountants and How They Broke Capitalism
Atlantic Books, 2018, 342 p., 20,76 euros.

Deloitte, KPMG, EY, PwC, les "big four" mondiaux de la comptabilité et du conseil représentent les quatre piliers d'un capitalisme financiarisé et frauduleux. On se dit qu'avec une telle analyse, le journaliste d'investigation britannique Richard Brooks y va un peu fort. Après la lecture de son livre et son implacable démonstration, on ressort malheureusement convaincu.

Dérives

Après une petite histoire des origines de la comptabilité, on passe un peu de temps avec William Deloitte, William Peat, James Marwick, Samuel Price et Edwin Waterhouse, pères fondateurs dans la seconde moitié du XIXe siècle des premiers cabinets spécialisés en comptabilité. Leur travail consiste à gérer les banqueroutes et détecter les fraudes. Ce n'est qu'à partir du début du XXe siècle qu'ils deviennent des contrôleurs des comptes des entreprises. MM. Price et Waterhouse seront les premiers à développer leur activité aux Etats-Unis, plaçant dès le début leur expertise comptable davantage au service de l'image que veulent donner les dirigeants de leur entreprise que d'un véritable contrôle de la fidélité des comptes.

Dès les années 1910-1920, sous l'impulsion d'Arthur Andersen et de James McKinsey, ils développent de nouvelles activités de conseil stratégique. Après la Seconde Guerre mondiale, leur participation à l'estimation des "profits excessifs" dus au conflit et la complexité du nouveau cadre fiscal américain de 1954 leur offrent un nouveau business : interpréter les lois fiscales.

Borderline

Un demi-siècle plus tard, PwC était l'auditeur de Northern Rock, la première banque à faire faillite au moment de l'éclatement de la bulle des subprime, mais il n'a rien vu. Il auditait aussi l'assureur américain AIG, dont les modèles prévenaient que le montant des pertes potentielles pouvait dépasser les 5 milliards de dollars, montant que les dirigeants ont arbitrairement ramené à 1,5 milliard. Réponse de PwC ? OK. EY contrôlait les comptes de Lehman Brothers, etc. Ces multinationales de la comptabilité sont devenues une source d'instabilité financière internationale.

Très régulièrement, l'une ou l'autre de leurs franchises se fait épingler pour avoir "mal interprété" les lois fiscales. Les big four sont des intermédiaires clés qui font vivre les paradis fiscaux. Aux Etats-Unis, compte tenu de l'ampleur de la production industrielle de produits de fraude fiscale, "une partie significative de KPMG est devenue une entreprise semi-criminelle, la corruption atteignant presque les plus hauts dirigeants". L'entreprise auditait aussi les comptes de la Fédération internationale de football (la Fifa)...

Ces entreprises conseillent également les gouvernements. Au Royaume-Uni, ils sont très présents dans le domaine de la santé et EDF remercie KPMG d'avoir conseillé le gouvernement sur le projet nucléaire d'Hinkley Point. Le livre se termine par quelques recommandations : séparer les activités de conseil et d'audit, instaurer des régulateurs indépendants, etc. Punir sévèrement leurs comportements douteux serait une première étape.

Christian Chavagneux

Alternatives Economiques, n°382, page 86 (09/2018)
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