Lectures
Histoire mondiale de la France
par Patrick Boucheron (dir.).
Le Seuil, 2017, 798 p., 29 euros.

Un pavé ! Lourd dans le sac, dense par son contenu savant, mais léger à lire : les 122 auteur-e-s, spécialistes des sujets qu'ils traitent, ont eu pour mission de raconter une histoire, en quelques pages. Chacun a traité une ou plusieurs des 146 dates retenues, organisées en douze parties chronologiques, de - 36000 avant notre ère à 2015. Le volume peut se lire en déroulant le fil de l'histoire ou en papillonnant du néolithique (- 5800) à la mort de Jacques Coeur (1456), d'une date incontournable (1515, "mais qu'allait-il donc faire à Marignan ?") à une autre (1936, "un New Deal français"). Ou encore plonger dans un moment culturel (1751 et L'encyclopédie), une crise financière (1720 et le système de John Law), un tournant de la politique économique de la gauche (1983). On le voit, l'économie n'est pas absente. Mais ne nous laissons pas abuser par cet air classique, cette approche par les dates et les événements, car voilà un ouvrage malin, s'il en est.

C'est un pavé, oui, mais joyeusement jeté dans la mare de l'historiographie identitaire de la France. A l'heure où des politiques - et quelques rares historiens et divers publicistes - cherchent, à travers le retour à une histoire fleurant bon l'école de Jules Ferry, à reconstruire une identité française puisée dans la nuit des temps, l'ouvrage fait éclater cet "étrécissement identitaire qui domine le débat public", précise Patrick Boucheron dans son ouverture. Ce collectif d'historiens ne veut pas laisser aux tenants de "crispations réactionnaires le monopole des narrations entraînantes" qui, bien souvent, "s'éloignent sans scrupule de l'administration de la preuve".

La France par le monde

Ces courtes narrations s'adressent ainsi au grand public et se dispensent de renvois et de notes de bas de page, qui alourdissent si souvent les ouvrages d'historiens, même si une poignée de références bibliographiques est présentée en fin de chaque texte pour le lecteur gourmand. Surtout, sur le fond, il s'agit de souligner comment la plupart des événements qui jalonnent l'histoire de ce territoire qu'on appelle la France ne sont souvent que "l'expression locale d'un mouvement de plus grande ampleur".

Il s'agit d'expliquer la France par le monde, et non pas de faire une histoire de l'expansion mondiale de la France ou de la place de la France dans différentes phases de mondialisation. D'où ce titre étrange qui fait écho à une phrase de Michelet : "Ce ne serait pas trop de l'histoire du monde pour expliquer la France". Il fait aussi écho au combat de l'un des pères de l'école française dite des Annales, Lucien Febvre, contre "le préjugé de la prédestination", alimentant une version nationaliste du sens de l'histoire, dont l'ouvrage veut se débarrasser.

Une histoire renouvelée

Les auteurs n'ont bien sûr pas la prétention, en un volume, même gros, de faire une véritable histoire mondiale de la France, de la préhistoire à nos jours ! Leur but est d'abord de donner un aperçu d'une histoire de France renouvelée, ouverte aux vents du large, l'histoire d'une France en mouvement dans un monde en mouvement. A l'heure ou d'autres spécialistes, fatigués des trajectoires nationales ou happés par le grand vent de la mondialisation, préfèrent les grands larges de l'histoire globale, les historiens de ce volume important relient le local, le national au global. Le plus souvent avec bonheur, de manière éclairante et lisible par tous. Un régal dont il ne faut pas se priver.

Gérard Vindt

Alternatives Economiques, n°366, page 86 (03/2017)
Alternatives Economiques - Histoire mondiale de la France