Lectures
Chicago Economics in the Making, 1926-1940. A Further Look at US Interwar Pluralism
par Luca Fiorito et Sebastiano Nerozzi.
Universita di Siena, n° 733, 2016.

Parler de "l'école de Chicago" à un économiste, c'est évoquer immédiatement Milton Friedman et la pensée monétariste. Pourtant, si l'on revient dans l'entre-deux-guerres, l'université de Chicago était un modèle de pluralisme en économie, racontent les deux chercheurs italiens de Palerme, Luca Fiorito et Sebastiano Nerozzi.

Approche

De la fin du XIXe siècle jusqu'au début des années 1920, l'approche institutionnaliste, qui analyse l'économie par la dynamique de ses institutions, domine la pensée économique américaine et le département d'économie de Chicago. Nombre d'économistes de ce courant y trouvent un point d'ancrage, comme Thorstein Veblen, Wesley Clair Mitchell et John Maurice Clark. Ce dernier est le principal enseignant et, en analysant le contenu des questions auxquelles doivent répondre les étudiants désireux d'intégrer l'université pour faire leur thèse en économie, on comprend que la connaissance de la pensée institutionnaliste est essentielle.

Celle-ci est très critique des idées néoclassiques, alors en plein développement. Les institutionnalistes ne croient pas à l'individu rationnel, à la prédominance du calcul économique. Ils font le pont avec la sociologie et avec le droit, et sont parmi les premiers à analyser le rôle de l'immatériel dans l'économie. En 1922, un nouveau professeur, Jacob Viner, arrive pour enseigner les bases de l'approche néoclassique. Bien que très opposés sur le fond, Clark et Viner se respectent et s'apprécient beaucoup à titre personnel. Clark quitte l'université en 1926 et Viner devient le principal professeur du département. A partir de cette date, l'approche néoclassique devient dominante.

Ouverture

Pour autant, la réflexion méthodologique sur ce qu'est la science économique reste présente. Une grande place est laissée à l'histoire de la pensée économique. L'objectif est de faire comprendre aux étudiants d'où vient la pensée néoclassique et comment l'histoire des idées économiques est affectée par les évolutions culturelles et religieuses, les relations de pouvoir, etc.

Frank Knight est alors en charge de l'enseignement de l'histoire de la pensée. Il a publié des critiques assez vives des idées institutionnalistes. Et pourtant, il considère que la maîtrise de ses raisonnements et de sa vision du monde est essentielle à la formation d'un jeune économiste. La bibliographie de son cours comporte de nombreuses références européennes et ses étudiants doivent s'intéresser aux travaux de Max Weber et Werner Sombart.

Autre signe d'ouverture, John Maynard Keynes est invité en juin 1931 pour présenter son Traité sur la monnaie. Depuis la crise de 1929, l'université s'est ouverte à la réflexion monétaire et le travail de Keynes est discuté. En 1931, une conférence coorganisée par Viner se termine par un manifeste appelant à une relance budgétaire et monétaire. Une belle leçon d'ouverture intellectuelle et une culture du respect des autres que les économistes dominants d'aujourd'hui ont malheureusement oubliée.

Christian Chavagneux

Alternatives Economiques, n°366, page 88 (03/2017)
Alternatives Economiques - Chicago Economics in the Making, 1926-1940. A Further Look at US Interwar Pluralism